Chapitre 4 – Tout me prédestinait

Tout me prédestinait à mener une existence de fortuné seigneur féodal : l’illustre lignée de mes ancêtres vikings, avec le duc Rollon comme aïeul et le très honorable Gilbert de Brionne comme grand-père. Ce grand sieur Gilbert avait mérité la confiance du duc Robert le Magnifique, son cousin germain, qui le nomma comte d’Eu et de Brionne en l’an de grâce 1030. Si bien que, lorsque le duc Robert décida de partir en pèlerinage vers Jérusalem au début de 1035[1], c’est à mon vénéré grand-père qu’il confia son fils Guillaume, âgé d’à peine huit ans, mais déjà menacé par les nombreux seigneurs qui aspiraient à lui reprendre la succession ducale. Le comte de Brionne reçut donc l’ordre de veiller, nuit et jour, sur l’enfant.

Et c’est dans l’exercice de ses fonctions de tuteur et défenseur du jeune Guillaume que mon grand-père a trouvé la mort pour sauver la vie du petit duc. Mort en héros en 1040, il a livré sa vie pour que l’enfant puisse s’échapper à cheval du château où tous deux ne dormaient que d’un œil, aux aguets, épiant les rumeurs charriées par le vent qui tapait rageusement sur les murs de pierre censés les protéger du fléau. Mort pour que ledit Guillaume, mon petit cousin, soit plus tard cité sous les titres glorieux de duc de Normandie et roi d’Angleterre.

Avec un tel lignage, oui, tout me prédestinait aux honneurs les plus élevés.

En mourant si noblement, mon grand-père a laissé derrière lui ses deux fils, Beaudoin et Richard – l’aîné –, âgés de moins de dix ans. Suite à la fin tragique de leur père et afin de les mettre à l’abri d’un même triste sort, l’entourage du comte de Brionne jugea plus prudent d’exiler les deux garçons à Bruges[i], la commerçante cité où se croisent et se mêlent les arrivants de toutes les contrées qui bordent la Manche et la mer du Nord. Et telle qu’elle me fut transmise par ma mère, je vais raconter ici l’improbable histoire de ma venue en ce monde.

Arrivés sous bonne escorte en une région inconnue pour eux, Richard et Beaudoin étaient tout yeux pour ces paysages neufs qui se distinguaient nettement des scènes verdoyantes de la vallée de la Risle dont ils étaient issus, ce coin de pays vallonné à souhait et piqué de multiples forêts et chênaies. La Flandre, elle, se présentait comme une vaste et plate prairie quadrillée de multiples rivières et marais où les pattes des chevaux s’embourbaient et où mouches et moustiques bourdonnaient sans cesse et les harcelaient. Ça aurait pu être un cauchemar pour ces deux enfants déracinés qui devaient chevaucher de longues heures dans un environnement hostile, mais, pour Richard en tout cas, l’esprit d’aventure primait sur les inconvénients de la route. D’une nature gaillarde, il allait courageusement de l’avant, exhortant son jeune frère à cesser de geindre et à pousser son cheval quand celui-ci faisait mine de s’arrêter : c’est du moins ce qu’il a relaté plus tard à ma mère.

Il lui a aussi conté cet autre épisode glorieux pour lui… Ce soir-là, son jeune frère et les deux hommes d’armes qui les accompagnaient s’étaient endormis près d’un feu mourant, sur un bout de terrain un peu moins humide où ils avaient établi leur campement de nuit. Lui seul veillait, l’intestin dérangé par les nombreuses baies cueillies et ingurgitées plus tôt dans la journée. N’y tenant plus et forcé de se lever pour aller se soulager à distance, il tomba soudain nez à nez avec un loup solitaire qui montrait les dents et grondait, menaçant. Réagissant prestement, Richard ramassa une branche qui traînait là, sous un grand arbre planté au milieu de nulle part, puis la brandit devant lui en tapant sur le sol pour effrayer l’énorme bête, grondant également comme elle, les dents retroussées. N’avait-il pas appris lors des leçons de combat auquel on le soumettait depuis son jeune âge, qu’une des tactiques gagnantes était d’intimider l’adversaire ? Pris au dépourvu, inquiet, le loup avait brièvement hésité puis s’était mis à reculer en redoublant les grondements, avant de se retourner et de s’enfuir sans demander son reste. Et quand les autres s’étaient précipités vers lui pour le secourir, réveillés par le tapage, la bête était déjà loin et Richard rayonnait de fierté : il avait vaincu sans aide, et, dans sa tête, il passait dès lors du statut d’enfant à celui d’homme fait. C’était une excellente chose, en vérité, car il se trouverait bientôt à peu près seul pour affronter la vie. Il valait donc mieux se comporter d’ores et déjà comme un adulte.

Les deux jeunes exilés amenaient avec eux une lettre d’introduction qui les confiait à la garde de la comtesse Adèle, fille du roi des Francs et épouse en premières noces du duc Richard III de Normandie – celui-là même qui mourut empoisonné et céda ainsi sa place à Robert le Magnifique dont j’ai précédemment parlé. Ex-duchesse de Normandie devenue comtesse de par son deuxième époux, Baudoin V de Flandre, n’était-elle pas la personne tout indiquée pour prendre sous son aile les deux rejetons du cousin germain de son défunt premier mari ?

Elle le fit avec bonté, comme seul peut y arriver un tendre cœur de mère. Et c’est donc auprès des propres enfants d’Adèle et de Baudoin V : Baudoin, Mathilde et Robert, que Richard et son frère ont grandi à la brillante cour de Flandre, cour quasi royale qui se tenait le plus souvent dans la très noble cité de Bruges.

Tout comme les fils et fille des souverains, les deux jeunes FitzGilbert y menèrent une vie pétulante faite de jeux et d’apprentissage : jeux de lancer, de billes, de boules, de dés et de balles, jeux d’armes également et apprentissage du tir à l’arc et à l’arbalète ainsi que du combat à l’épée – savoirs ancestraux sans lesquels aucun chevalier digne de ce nom ne peut s’élever et devenir le seigneur respecté, sinon respectable, auquel le prépare son destin de fils de nobles.

Richard savait très bien que s’il récupérait un jour le fief de son père, ses sujets ne se soumettraient de bonne grâce à sa préséancequ’en échange de ses services d’homme d’armes et protecteur empressé de leurs personnes et de leurs biens. Il savait aussi que, pour se les attacher, il devrait se montrer preux et magnanime. Le duc et la duchesse de Flandre avaient en ce sens la responsabilité de préparer leurs propres fils, mais aussi ces deux-là qui leur avaient été confiés, chacun jouant son rôle dans la mécanique bien huilée de la cour.

Côté cœur, Richard était loin d’être insensible au charme de la jeune princesse Mathilde de Flandre. Il régnait entre ces deux-là une atmosphère de franche camaraderie, et, à mesure que s’épanouissait leur puberté, ils se sentaient de plus en plus attirés l’un vers l’autre. Si bien que Richard se disait en lui-même qu’il était en droit d’espérer en faire un jour sa fiancée.

Au beau milieu de l’été 1048 survint au palais de Bruges une visite qui ne devait laisser personne indifférent : le jeune duc Guillaume de Normandie y arrivait sous bonne escorte, avec un projet bien précis en tête. Les premiers jours de son arrivée, Richard et lui fraternisèrent sans arrière-pensées – ils étaient petits-cousins, après tout. Les deux jeunes FitzGilbert eurent par lui des nouvelles fraîches des membres de leur famille restés là-bas, et ils eurent grand plaisir à s’essayer à la joute auprès du jeune duc.

Le comte Baudoin se montrait très amical envers Guillaume. Il avait eu avec lui un long entretien privé, dont, dans un premier temps, rien ne filtra au palais. C’est par Mathilde que Richard en eut vent, lors d’une promenade à cheval dans les boisés du palais à laquelle participait également le frère cadet de Mathilde et celui de Richard. Mathilde lui avait ainsi annoncé la chose, tout en douceur :

— Le duc Guillaume cherche à accroître son influence, toujours menacée par les barons de Francie, et il souhaite en ce sens unir sa destinée à une princesse de sang royal.

— Ah ! fit Richard, aussitôt inquiet. Et cette princesse… c’est … toi ?

Mathilde acquiesça en silence, gênée et attristée pour lui.

— C’est ce que tu souhaites vraiment, Mathilde ?

— Je suis la petite fille du roi des Francs, Richard, et une femme de mon rang n’a pratiquement aucune prise sur sa destinée. Si j’étais libre de choisir, mon cœur serait sans doute partagé, oui. Mais je t’assure que personne ne m’a demandé mon avis.

Un lourd silence tomba entre eux. Elle le brisa bientôt en ajoutant :

— Et c’est sans doute plus simple ainsi.

Au repas, ce soir-là, le comte Baudoin remarqua l’air contrit des deux jeunes gens et n’eut aucune peine à deviner ce qui causait leur émoi. Ayant posé sur eux un regard sévère, qui en disait long sur ses motifs, il convoqua aussitôt Richard et lui fit clairement comprendre que sa fille unique était destinée à un haut mariage et ne serait jamais à lui. Déçu, blessé dans son amour propre, il réagit très mal. S’enfermant dans un mutisme qui dura des jours, il ruminait sa déconvenue, bien après même le départ de Guillaume.

— Hé ! lui dit au début de l’automne le jeune Baudoin. Ma sœur n’est pas la seule belle fille de Flandre, les rues de Bruges fourmillent de beautés faciles qui n’attendent qu’à être conquise par un jeune seigneur tel que toi. Passe à autre chose, je t’en prie !

Secoué, Richard fit l’effort de reprendre contenance. L’idée fit petit à petit son chemin et il décida d’aller se consoler dans les bras accueillants d’une des filles du port ; par un bel après-midi ensoleillé, il en prit résolument le chemin. Une fois sur place, cependant, il déchanta vite, heurté par la vulgarité des gens du commun, par leur propreté douteuse et leurs manières paillardes, desquelles il n’était nullement familier. Aucune des femmes qui l’abordaient avec des Oh ! le beau jeune homme ! n’avait la grâce et la délicatesse de sa belle Mathilde, et il se repentit vite d’avoir voulu descendre si bas. Frustré de son projet, cherchant une consolation, il poussa la porte d’une gargote dont l’entrée faisait face à la mer et s’assit à une table du fond en prenant un air assuré. Non, il n’était pas dit que le fils du noble comte Gilbert de Brionne allait se montrer perdant au jeu de la vie !

Le tenancier, un petit homme bedonnant au gros nez rougeaud et qui semblait abuser lui-même du liquide ambré qu’il vendait, se montra empressé à le servir, impressionné sans doute par la tenue et les beaux habits de Richard. Il lui porta sans traîner une excellente bière d’abbaye locale, et, tout en la sirotant, le jeune homme épiait la faune étrange qui l’entourait dans ce tripot.

Il est vrai que Richard tranchait dans le décor, et la clientèle des habitués le lui faisait bien sentir. Ils lui jetaient régulièrement des coups d’œil à la dérobée et conféraient entre eux à voix basse en rigolant. Qu’on l’y juge ou non à sa place, cependant, le fils de comte n’avait aucune intention de s’en laisser imposer.

Quand il vit entrer dans le débit de boisson un élégant capitaine de vaisseau qui tranchait lui aussi dans ce décor sordide, quand il l’entendit demander à voix forte si quelqu’un connaissait dans le coin une hôtellerie digne d’accueillir trois jeunes princesses et leur mère tout juste débarquées en provenance d’Angleterre, il ne réfléchit pas trois secondes avant de bondir sur ses pieds pour s’avancer d’un pas alerte vers la porte.

— Suivez-moi, je vais vous conduire ! lança-t-il d’un ton ne souffrant aucune réplique.

Faisant instinctivement confiance à la belle apparence du jeune homme, le capitaine lui demanda de l’attendre un peu, le temps qu’il aille chercher ses protégées à bord. Et quand il revint avec les porteurs de bagages et les princesses, il ne fallut à Richard qu’un bref coup d’œil pour être fortement impressionné par ces trois jeunes femmes au port altier accompagnées de la ravissante dame qu’il était difficile de croire être leur mère tant elle lui paraissait jeune. Se montrant aussitôt d’un exquis dévouement, il invita la petite troupe à le suivre et les guida à travers le dédale de ruelles odorantes du port de Bruges, y allant lui-même d’instinct et se fiant surtout à son remarquable sens de l’orientation pour trouver son chemin dans ces lieux qu’il connaissait à peine.

Il les conduisit ainsi à travers le brouhaha de la cité marchande jusqu’à ce qu’ils parviennent dans la belle partie de la ville, celle qui environnait le château ducal. Et là, d’un pas tout à fait assuré, il les conduisit à l’Auberge de la Grand-Place. Il y entra le premier, demanda une chambre pour ces dames, puis les mena ensemble jusqu’à leur porte, s’inclinant très bas devant elles en les invitant à venir dès le lendemain prendre le repas du soir à la table du comte de Flandres, ce que la mère accepta d’un air ravi.

— Et qui devrai-je annoncer ? s’enquit respectueusement Richard de sa voix la plus aimable.

— Dame Gytha, épouse du comte Godwin de Wessex, et voici mes trois filles cadettes, Gunhild, Aelfgifu et Alfwen.

— Enchanté, mesdames, fit-il en s’inclinant de nouveau.

 Il se présenta lui-même, puis, au moment de prendre congé, il crut capter au passage une lueur d’intérêt dans les yeux très bleus de la plus jeune des demoiselles, Alfwen, qui avait environ son âge, soit une quinzaine d’années.


[1] Certains diront que Robert le Magnifique accomplissait ce pèlerinage dans le but d’expier le meurtre de son propre frère, le duc Richard III, son prédécesseur, empoisonné afin de lui succéder sur le trône ducal.


[i] La très ancienne et magnifique cité de Bruges se situe dans ce qui est aujourd’hui la Belgique.

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