Quand je ne suis pas en train d’écrire La vie du Malfiliatre, je furète çà et là sans plan précis dans la maison de ma mère, attrapant un objet ici et un autre là au gré de ma fantaisie. J’en place certains dans des cartons, ceux qui ne m’émeuvent en aucune façon. J’en expose d’autres bien en vue : ceux qui m’inspirent, qui me parlent de ma vie ou de la vie de cet Autre, cet inconnu dont je fais remonter l’épopée à la mémoire des humains.
C’est fascinant tout ce qu’un minuscule objet peut contenir de souvenirs, d’histoire personnelle, de récits en attente. En guise d’exemple, je viens de trouver dans le tiroir d’une commode de ma mère un petit bracelet aux perles de porcelaine blanche, gravées chacune d’une lettre noire composant l’initiale et le nom de famille de mon père – patriarcat traditionnel oblige –, chacune séparée de sa voisine par une mini perle rose. Bracelet fermé par un sceau qui semble de plomb, apposé sur les deux bouts d’une cordelette jaunie, tressée et cirée : mon bracelet de nouveau-née. Aujourd’hui, seuls deux de mes doigts peuvent y trouver place : incroyable à quel point c’est mini, un humain naissant ! Mais le jour de ma naissance, qui aurait dû être un moment de famille serein et joyeux, a été tout autre chose. Et il faut remonter à plus de cinq années avant l’accouchement pour comprendre pourquoi mes premiers mois n’ont pas été si roses.
Au début de sa vingtaine, celle qui allait devenir ma mère menait une vie d’indépendante et joviale jeune femme des années cinquante. Elle gagnait honorablement sa vie comme téléphoniste à La Sarre, sa ville natale, et vivait toujours chez ses parents, partageant avec eux une partie de son salaire. Vers 1954, cependant, elle fut frappée d’un mal qui, en ces années-là, faisait toujours craindre le pire : on lui diagnostiqua une pleurésie ; et à cause du spectre de la tuberculose non encore entièrement contrôlée par les autorités médicales, elle fut envoyée pour une cure de deux ans au Sanatorium de Macamic, à une vingtaine de kilomètres de chez elle.
J’ai plein de photos d’elle sous les yeux, où on la voit en robe de chambre à carreaux ou en pyjama au milieu de ses compagnes d’infortune vêtues de tenues similaires. De bons liens semblent unir toutes ces jeunes femmes, on le devine à leurs sourires et à leur air de connivence.
J’essaie d’imaginer sa vie là-bas, les longues journées alitée, les rares visites de ses proches : crainte de contagion sans doute. Un temps de solitude et de réflexion. Un temps où elle a dû se questionner sur la suite de sa vie et, comme la plupart des demoiselles de l’époque, imaginer son mariage et sa future famille. On la voit d’ailleurs photographiée au sanatorium avec un dude qui la colle d’assez près et semble s’approprier ma mère, le bras passé derrière elle sur le divan de l’accueil du centre de santé. Un type qui semble un peu arrogant et dont je ne voudrais pas comme père ! Heureusement, il appert que ma mère n’en a pas voulu non plus.
Mon père aimait bien raconter l’histoire de sa victoire sur le gars de la photo. Le dude en question était un vague copain de mon paternel et avait sa sœur au Sanatorium de Macamic. C’est en visitant cette dernière qu’il était tombé là-bas sur ma mère et s’en était entiché. (Soit dit en passant, ma mère sur la photo ne semble pas aussi enthousiaste que lui.)
Le copain en question ne possède pas de voiture, ce qui complique grandement la cour empressée qu’il compte faire à sa nouvelle flamme. Il y a bien, en effet, quarante-deux milles entre Rouyn et Macamic. Il demande alors à mon père de l’accompagner pour aller la visiter au sanatorium. Eh bien ! C’est en lui rendant ce petit service que celui qui allait devenir mon père a rencontré pour la première fois celle qui allait devenir ma mère… et qu’il a pu lui en ravir le cœur. Tant pis pour l’ami évincé !
Comme quoi la vie nous réserve parfois de drôles d’entourloupettes.
Toujours est-il qu’une fois sortie du sanatorium, mariée et enceinte de son premier enfant, le médecin qui la suivait a prescrit à ma mère deux mois de repos faisant immédiatement suite à l’accouchement. Sans l’enfant. Crainte de récidive d’ennuis pulmonaires. Sérieuses conséquences pour moi et les aînés de ma fratrie : nous avons successivement passé les deux premiers mois de notre vie à la clinique BCG de Montréal.
J’y étais certes entourée de personnel soignant, mais mon ressenti est que j’y étais seule, infiniment seule. Affectivement seule, délaissée. Mes parents venaient me voir de temps à autre, sans doute, mais ils me regardaient à travers le mur vitré qui séparait la pouponnière de la clinique. Aucun contact physique. Une infirmière qui devait faire bonne figure face aux visiteurs me tenait dans ses bras devant eux, pour qu’ils puissent m’apercevoir derrière le mur de verre qui me séparait de mes parents, de leurs bras chaleureux, de leurs mots doux, de la tendresse qu’on réserve à son tout petit.
Est-ce que ces mois-là m’ont marquée à vie ? Bien sûr que oui ! Ne vient-il pas de là ce sentiment persistant de n’appartenir à personne que j’ai si fort ressenti une bonne partie de ma vie ? Ce sentiment de ne vraiment aimer aucun être humain et de n’être vraiment aimée d’aucun d’entre eux. Sentiment qui ne m’a enfin quittée que lorsque, tout de suite après l’accouchement, j’ai croisé le regard de mon premier enfant : là, soudainement, j’ai expérimenté pour la première fois ce qu’est l’attachement d’un humain pour un autre humain. À un point tel que j’ai refusé avec force de me séparer, ne serait-ce qu’un instant de chacun de mes bébés naissants, à l’hôpital (on y passait systématiquement quelques jours à l’époque). Et ce, malgré les offres des infirmières qui voulaient prendre le nourrisson à la pouponnière pour les premières nuits afin que je me repose et dorme bien. Pas question ! Il me fallait absolument chacun de mes enfants près de moi. Je souhaitais connaître chacune de leurs mimiques, chacun des sons qu’ils émettaient, afin de bien comprendre qui ils étaient et comment répondre à leurs moindres besoins. Et dès que j’ouvrais les yeux, moi dans mon lit d’hôpital, l’enfant dans son mini lit sur roulettes aux panneaux transparents, je contemplais, émerveillée, le petit être qui dormait tout près. Petit être qui tétait avec conviction mon sein et cherchait à bien me voir à travers le brouillard de ses jeunes yeux. Pour rien au monde on ne m’aurait privée de cette infinie source de joie profonde. Pour rien au monde l’on ne briserait ce lien neuf en voie d’être créé. Nous nous appartenions, et rien ici-bas n’était plus précieux.
Ces vives réactions de ma part étaient probablement liées à l’expérience négative vécue lors de ma naissance. D’autant plus qu’en cette époque reculée, les femmes étaient systématiquement anesthésiées au moment de mettre au monde : comble d’horreur quand on sait de nos jours à quel point ces premiers moments de la vie sont si hautement importants pour le processus d’attachement ! Sombre époque, oui, où les médecins voulant soulager les douleurs de l’accouchement créaient d’autres problèmes plus durables et sans doute plus dommageables – quoique, souvent, d’abord invisibles et muets. Époque de grande noirceur où, de leurs forceps, ils forçaient de petites vies hors du corps de leur mère, endormie par leurs soins, et les extirpaient de son ventre pour n’avoir aucun bras rassurant où se réfugier, aucun sein consolateur à téter.
Heureusement que les temps changent !