En début d’après-midi, j’ai trouvé un vieux coffre poussiéreux dans un recoin sombre du sous-sol, sur une étagère où se côtoyaient boîtes de conserve aux couleurs vives et variées, flacons vides attendant de servir à quelque chose et outils de jardinage épars, allant du tout petit râteau à l’énorme arrosoir. Le coffre était lourd, chargé, mystérieux. Je l’ai remonté à grand-peine à l’étage et, à présent, assise au salon sur le fauteuil de couleur vieux rose – celui-là même auprès duquel ma mère a été retrouvée sans vie –, je l’ouvre avec précaution : il me semble en effet fragilisé par le temps, sorti du fond des âges.
Mon père aimait bien collectionner les objets anciens. Il en ramassait à droite et à gauche, les revendait éventuellement si la somme offerte était intéressante, ou les gardait dans quelque recoin de son garage ou de sa remise ; je conclus donc que la caissette lui appartenait sans doute et que ce que je vais y trouver sera peut-être une occasion de reconnexion avec lui. Lui à qui si peu de choses belles me relient.
Le couvercle soulevé, je découvre un grand album carré très épais. Le feuilletant rapidement, j’aperçois quelques centaines d’anciennes photos de famille soigneusement exposées, certaines avec une notice explicative. Je pose par terre le lourd album, me promettant d’y revenir plus tard, trop curieuse de découvrir ce qui se cache encore dans ce fameux trésor. J’en extirpe d’abord une pile de vieilles cartes postales, écornées et jaunies, retenues par un ruban. Je défais vite le lien et j’observe chacune d’elles avec attention. Elles sont pâlies et les détails m’échappent, vu le flou inhérent aux photos de l’époque. Intriguée, je pose la pile sur la table basse qui se trouve devant le fauteuil et je me lève pour aller chercher la loupe repérée la veille dans un des tiroirs du bureau de ma mère.
Quand je reviens au salon avec le précieux instrument en main, je me pose sur le rebord du fauteuil et, tendue en avant pour bien voir, je plante un œil inquisiteur sur la première carte postale. En remuant la loupe jusqu’à obtenir une netteté acceptable, j’arrive à lire les affiches commerciales de la première photo. Il s’agit d’une vue de 1926 de la rue Principale de Rouyn, la ville natale de mon père. Sur une route de terre grossièrement tracée, on aperçoit deux charrettes à roues de bois, l’une dételée de ses deux chevaux, l’autre déjà en route et tirée par un unique cheval. Les maisons y ressemblent fort à celles qu’on voit dans les westerns : toutes en bois brut et avec des devantures carrées. À droite de la rue se dressent deux commerces dont je peux déchiffrer les affiches de bois : le barber shop d’abord, puis le pool room d’Ovila Guertin. Pourquoi diable est-ce tout écrit en anglais ? On est bien au Québec, non ? Et à ce que je sache, Ovila Guertin est un patronyme francophone.
Il faudra que je parle de ça à mon ami l’historien Dominic, qui connaît sur le bout de ses doigts son histoire du Québec. En attendant, je me dis que, tout comme mon grand-père Osias né à Holyoke, Massachusetts, le 14 octobre 1883, les premiers colons de l’Abitibi étaient peut-être nombreux à être des fils d’émigrants revenus des États-Unis – terre d’exil de tant de familles du Québec parties chercher pitance dans un pays alors plus industrialisé que le nôtre… et ramenant de là-bas langue et expressions anglophones.
Pire encore, c’est peut-être le besoin de s’identifier aux riches anglophones du Québec, qui possédaient pratiquement toute la chaîne de production de ce pays-ci, qui avait mené ce petit peuple d’immigrants à doter leurs commerces de noms anglophones.
Oh ! mais il me vient un doute plus troublant encore ! Et si, tout bêtement, le commerce du Rouyn naissant était, lui aussi, propriété de riches familles anglophones ? Cette troisième hypothèse vacille dans ma tête, qui voudrait la rejeter. Mais n’est-elle malheureusement pas la plus plausible ? De riches Englishmen auraient augmenté leurs fortunes sur le dos de petits travailleurs qui avaient quitté les régions développées du sud pour rejoindre une terre de minières – de misère – où tout était à construire, à recommencer ? La valse macabre sans cesse reprise d’un peuple vainqueur exploitant un peuple vaincu ? De fiers goujats qui se targuent de payer leur main-d’œuvre une bouchée de pain ? Des travailleurs qui courbent l’échine pour nourrir leurs enfants, des enfants à qui l’on apprend jeunes à se résigner. Subordination, sujétion, abnégation : question de survie. Triste réalité d’un pays en devenir.
La carte postale suivante du photographe J.H Bolduc montre Perreault street (sic), toujours en 1926, avec des amas de matériaux en pleine rue, des chevaux en attente et des piétons qui arpentent un trottoir de bois. Et surtout, à l’avant-plan, il y a The Rouyn Bargain Store, et un peu plus loin, le Golden Hall.
Désenchantée, je regarde distraitement les cartes postales suivantes, toutes aussi sépia les unes que les autres, jusqu’à ce que je tombe sur celle qui montre l’Osisko Lake de Noranda. Bien visibles en arrière-plan, les deux grandes cheminées de la fonderie Horne, mais ce qui attire surtout mon attention, ce sont les nombreux patineurs et patineuses qui s’égaient sur le lac gelé, joueurs de hockey du dimanche, apprentis patineurs avec leur maman, et même un chien qui était de la partie. Plus réjouissant, comme scène !
Les deux vues suivantes montrent de nouveau la rue Principale, mais une douzaine d’années plus tard. Dans un court tronçon de l’avenue, je dénombre pas moins de sept hôtels – ce qui pourrait surprendre dans un coin de pays aussi reculé ! Mais quand on y pense, la famille et les amis du sud, quand ils se rendaient visiter ceux du Nord, ne faisaient certainement pas l’aller-retour la même journée. Et tant qu’à y être, après avoir parcouru autant de milles pour s’y rendre et avoir courageusement traversé l’infiniment long parc de La Vérendrye, autant passer là-haut quelques jours !
Et il ne faut surtout par oublier qu’il y avait également à loger là tous les travailleurs temporaires, mineurs et ouvriers de construction. Pas étonnant qu’Amélia Meilleur, ma grand-mère paternelle, y ait ouvert avec succès une maison de chambres d’une dizaine de portes. Ma fierté, cette aïeule femme d’affaires ! On dit d’elle qu’elle avait un sale caractère, mais n’en faut-il pas, du caractère, pour tailler sa place dans le monde d’hommes de l’époque ?
Pour en revenir aux cartes postales de 1938, on aperçoit sur la rue Principale des tas de voitures anciennes et plusieurs édifices de brique – et l’avenue semble désormais pavée. Mais si j’observe à la loupe, malheur à moi ! Je ne vois que des Boudreau’s Grocery, Millers Store Ltd, New Horne Grill, Billiards Bowling J.O. Dubois, Tip Top Tailors, Nyak Service Drugs, et j’en passe. Trop déprimant à la fin ! Mais je comprends mieux pourquoi mon père baragouinait l’anglais, ce qui était rare à l’époque de ma jeunesse, même en Outaouais.
Le téléphone sonne soudain dans la pièce d’à côté et je sursaute. Ce bruit inopportun déchire avec fracas l’atmosphère feutrée que je me suis créée ici, et qui n’est que silence ; pas de radio, pas de télé, pas de chaîne stéréo, quoique ces appareils soient tout à fait là qui m’entourent. Une moniale dans son monastère. Ce pèlerinage vers mon passé occupe tout mon présent et nécessite de moi une attention maximale, sans interruption indésirable et envahissante.
Je laisse porter, donc, et au bout de cinq bruyantes sonneries, le répondeur de ma mère se met en marche et sa voix me bouleverse : « Je ne suis pas disponible pour l’instant, laissez-moi un message et je vous rappelle dès que possible. »
Impossible issue, que ce « dès que possible » … Et tandis que la voix à l’autre bout du fil parle d’un rendez-vous prochain à honorer à la clinique de santé, je me félicite de ne pas avoir répondu. Un de ces quatre, ils seront bien mis au courant de son décès ! Mais pas par moi, merci.
Pressée de penser à autre chose, je plonge la main dans le coffre aux trésors et en ressors une grande enveloppe brune. Elle ne contient que quelques feuillets. J’examine le premier avec attention et je crois tomber des nues. Dans quel monde mon père s’intéressait-il à la généalogie ? Car c’est bien un compte-rendu généalogique que je tiens là, les mains tremblantes d’émoi : Origine du nom de famille Filiatrault, que ça s’intitule.
Et là, noir sur blanc, je découvre que mon patronyme remonte à un dénommé Rogerius Malus Filiaster, lui-même descendant de sixième génération d’un certain Rollon, que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam. Piquée d’une indicible curiosité, intriguée, je me lève précipitamment et me mets à farfouiller dans les boîtes de trucs que j’ai mis de côté pour les proposer à la vente, sûre d’y avoir déposé l’avant-veille un vieil exemplaire de l’Encyclopédie Universalis. Tout au fond d’un carton, je le retrouve enfin et, chargée du précieux ouvrage, je retourne m’enfoncer dans le fauteuil de ma mère. Je feuillette fébrilement le grand livre jusqu’à la page où je peux lire : Rollon (mort en 927).
« En 911, une armée danoise commandée par le Norvégien Rollon (Hrôlfr) entra en pourparlers avec le roi Charles le Simple. Par le traité de Saint-Clair-sur-Epte, le roi lui concéda la région de la basse Seine (qui sera éventuellement connue sous le vocable « Normandie », soit « Terre des gens du Nord »). Le roi Charles III le Simple vit là l’occasion d’en finir avec les expéditions de pillage vikings. Le traité, conclu à l’automne de 911 près de Saint-Clair-sur-Epte, s’inscrit clairement dans une politique royale de reprise en main, de pacification et de christianisation du royaume franc, appuyée sur le renforcement d’autorités locales, autonomes, mais liées au roi. En échange, Rollon s’y engageait à être baptisé et à empêcher toute nouvelle incursion de Vikings.»
Quoi ? Éberluée, je laisse tomber le savant ouvrage sur la table du salon et je me rends à la porte-fenêtre de la salle à manger. Là, songeuse, je colle mon front à la vitre encore froide de ce début de mai 1990. Je descends d’un chef viking qui a massacré des masses et s’est taillé par la force un fief dans le nord de la France !
Sidérée, n’en croyant ni mes yeux ni mes oreilles, ma tête d’écrivaine se met dès cet instant à fabuler… Et je me vois en train de taper des mots en MS-DOS sur l’ordinateur que me prête mon amie Chow.
Je vais écrire un roman mettant en vedette Rogerius Malus Filiaster.

































