Il a fallu qu’elle meure pour que je prenne conscience à quel point je suivais pas à pas ses traces : les chants, le sermon, les mots de sympathie prononcés par tout un chacun, rien ne me touche hormis ce froid constat.
J’ai loupé un virage sur le chemin de ma vie.
Son cercueil dans l’allée, l’église de mon village, et moi assise toute droite sur l’inconfortable banc qui m’a été assigné. Les concitoyens, les oncles, tantes, cousins, cousines et même le curé : tout le monde a pitié de la jeune femme éplorée qui a perdu père et mère de mort subite coup sur coup en moins de deux ans. Mais c’est sur moi que je pleure, sur mon mariage qui part à vau-l’eau, sur ma vie qui s’effrite à sa suite.
Quand je lève les yeux et que j’aperçois du coin de l’œil le grand tableau de la Vierge de Murillo, mes larmes redoublent d’intensité : cette immense toile a bercé les dimanches de mon enfance, quand j’étais mini Lili, que j’accompagnais ma mère à la messe, et que, lassée de l’action pour moi incompréhensible qui se déroulait dans le chœur, je passais le temps en étudiant les fresques dont étaient peints murs et plafond. Le vieillard presque menaçant qui occupe le centre de la très haute voûte de notre église attirait souvent mon regard curieux, presque craintif. Dans la position où il se trouve là-haut – il trône les mains ouvertes face au sol –, la plus élémentaire logique (que plus tard j’appris à nommer « gravité ») aurait voulu qu’il tombe sur nous, pas vrai? Et puis il ne paraissait ni humble ni particulièrement bon. Ma mère l’était, cependant : attentive, aimante, zen, rassurante.
Il y a aussi cette grande femme qui s’élève à gauche du chœur. Mes yeux de jadis la regardaient avec tout plein de points d’interrogation : qui était-elle, adulée, admirée des anges ? Sa douceur, sa pureté, la lumière qui émane d’elle… Aujourd’hui, pourtant, sa victoire souligne mon échec. Ma mère qui n’était que bonté est décédée, et moi j’essaie de garder la tête en dehors de l’eau, je nage impuissamment dans un courant d’hébétude qui cherche à m’emporter. Sa mort est un peu la mienne.
Au retour du cimetière paroissial, la décision est prise avec mon frère et mes deux sœurs : c’est moi qui vais liquider les biens de maman, vider la maison pour ensuite la vendre. Je mets par conséquent ma vie sur pause, le temps de mettre un terme à la sienne, et j’habiterai sa maison, en tête à tête avec elle. Toucher ses vêtements, mettre un prix sur ses meubles, enfermer dans des cartons les objets qui résument sa vie.
La nuit, je rêve qu’elle revient et j’ai honte d’avoir pris ce qui est à elle sans sa permission, gênée d’avoir donné ou vendu ce qu’elle nous a laissé d’elle, tout en excuses et en regret. Mais au réveil, la maison vide d’elle me rappelle son départ. Je traîne mon cœur lourd jusqu’à la fenêtre de la salle de séjour d’où je peux voir, tout en bas de la colline et au bout de la rue, la ligne d’arbre qui borde l’endroit où elle dort désormais.
Le cimetière ! Du temps où je ne connaissais personnellement aucun des fantomatiques habitants qui y reposent, ç’a longtemps été pour moi un lieu de plaisir et de jeu. Un endroit mythique où nous nous évadions souvent en petite bande, après avoir joué sur le terrain de la voirie qui jouxtait les sépultures et où nous nous amusions à circuler dans les immenses tuyaux destinés à la structure des ponceaux, larges boyaux à l’intérieur desquels les plus mini d’entre nous pouvaient marcher debout et les plus aventureux, marcher dessus. Il y a au bout de l’allée d’entrée du cimetière un très haut calvaire, sa base est de ciment et je m’y hissais laborieusement, du haut de mes trois pommes. Le plus valeureux d’entre nous et le plus rapide avait le privilège de s’asseoir entre les bras de la statue agenouillée devant la grande croix, statue que je sais aujourd’hui représenter Marie-Madeleine. Et quand c’était moi qui avais ce bonheur, sérieux ! cette froide effigie de métal où je me gelais le postérieur me semblait le trône le plus enviable, presque agréable.
Toujours à la fenêtre de la salle de séjour, je me sens complètement improductive. Perdue dans mes souvenirs perdus, j’erre sans but dans ce qui, enfant, faisait ma vie auprès d’elle, cette grande femme d’à peine cinq pieds de haut qui donnait sans compter, demeurait discrète et souvent silencieuse, femme de peu de mots.
Son amour, elle l’exprimait par des gestes. Un exemple me revient à l’esprit et me remplit d’une douce nostalgie : Maman savait très bien que j’aimais par-dessus tout ses sandwiches œufs-olives-mayonnaise et elle me faisait immensément plaisir en les préparant pour moi, puis en les plaçant dans une petite boîte à lunch qu’elle me donnait gentiment pour que j’aille m’inventer un pique-nique dehors, dans ma maisonnette d’enfant ou dans quelque recoin secret de notre terrain familial. Un autre exemple de sa très grande sollicitude, c’est quand notre si pauvre voisin Aristide venait, dans ses mots approximatifs, lui compter ses malheurs et les méchancetés dont il était victime : elle l’écoutait toujours avec patience et le consolait par sa bonté ; et du même coup, sans paroles, nous enseignait à respecter et secourir les plus humbles. C’était une dame, oui, une grande dame, que nul ne remarquait particulièrement parce qu’elle ne se mettait jamais en avant.
…Il faudrait que je me secoue, maintenant, que je décolle mon nez de cette fenêtre pour avancer la besogne. Mais ce que je vois dehors fait refluer en moi tant de scènes que je croyais oubliées, tant d’images du passé ! La colline où se dresse désormais la maison de ma mère était autrefois un vaste champ, le champ des Clément, où, avec mon frère et ma sœur aînée, nous allions dévaler la pente chaque hiver. Sauf que, moi, trouillarde comme à l’accoutumée quand il s’agit de péripéties physiques, je n’avais pas vraiment de plaisir à y glisser – bien que ça m’ait pris longtemps à l’admettre parce que tous les autres semblaient trouver ça tellement amusant. Il faut dire que les bottes de l’époque n’étaient pas savamment conçues comme celles d’aujourd’hui ; les fabricants se contentaient de placer une bottine de feutre dans une botte de caoutchouc et j’avais les extrémités gelées au bout d’une petite demi-heure d’hiver. J’avais surtout vraiment peur de ne pas savoir arrêter ma luge et de me retrouver dans le ruisseau à peine gelé qui traversait le champ de part en part, au bas de cette pente qui s’étire là, devant moi.
Je m’arrache enfin à la fenêtre et je m’oblige à approcher quelques boîtes de carton pour y entasser le contenu des armoires et des tiroirs du salon, embêtée par chaque objet que je soulève : je le mets en vente, je le donne ou je le conserve précieusement tel un trésor du passé ? Ce questionnement sans fin finit par être lassant et le travail avance vraiment trop lentement à mon goût. Pour changer d’air et tromper mon indécision, je descends au sous-sol et en remonte trois des caisses laissées en vrac dans la chambre qui servait d’entrepôt à ma mère, puis je vide le contenu de la première sur la table de la salle à manger. J’essaie de trier intelligemment tout ce bazar, mais j’ai l’impression de m’embourber plus qu’autre chose.
Lassée, le cerveau et les narines empoussiérés par tous ces vieux souvenirs exhumés, trous de mémoire ressuscités qui me hantent et m’habitent, j’enfile mon anorak et me glisse dans l’air humide de cette grise journée de fin d’avril. Mes pas errants me ramènent malgré moi là où elle dort ; la côte me pousse à descendre vers elle. Et quand je marche par-dessus ce qui était jadis le ruisseau qui me faisait peur, des larmes se forment sous mes cils : mais qu’ont-ils fait de ce tout mignon petit cours d’eau, maintenant que l’asphalte a pris sur lui ses droits ? Un large tuyau sombre le force sans doute à suivre son cours à tâtons, sous la terre, aux côtés des enterrés dont le lit se trouve juste de l’autre côté de la ligne d’arbres où il courait joyeux, autrefois, du temps où il effrayait les petites Lili peureuses qui craignaient de s’y abîmer en glissant entre ses eaux.
Merde ! On jurerait que les humains sont en guerre contre tout ce qui vit sans malice, contre ce qui poursuit humblement son cours… C’est à croire qu’ils ne peuvent supporter l’innocence, la pureté, le don gratuit de soi : il faut qu’ils ravagent tout ce qui n’est pas mesurable en dollars. Et dans quelques années, nous, crétins, voudrons bâtir nos maisons près d’un gai ruisseau, sous le couvert d’un joli boisé – canalisé et rasé depuis au profit des profiteurs cupides que nous sommes. Enfer et damnation ! Bêtes à ce point…
Comment en sommes-nous rendus là ? On ravage aussi nos champs pour les drainer dans de tristes boyaux souterrains, les niveler, les redresser, comme s’ils n’étaient pas vivants, comme si la séculaire sagesse de la terre n’avait pas forgé en eux les conditions préalables et optimales à la vie. L’homme conquérant ruine tout sous son passage, dans sa furie il saccage. Honte à nous !
Et quand je tombe à genoux sur la terre fraîchement retournée de sa tombe, ce n’est pas sur celle qui dort que je pleure, c’est sur les morts-vivants que nous sommes, égoïstes, superficiels, sans âme.
************
De retour en cette maison qui me piège, je me remets au travail. Je remue tout ce qui reste d’elle. Et les fragments de vie qui me touchent, je les place dans une boîte à part : ils resteront mon trésor. Il y a cette toile qu’elle a peinte : une petite maison blanche au toit rouge abritée sous un arbre, au bout d’un joli chemin de terre[i]. Il y a aussi sa croix scoute et son crucifix de cursilliste, où ce n’est pas un Christ mort que l’on voit, mais un ressuscité, couronné comme un roi. Il y a surtout ce mini cartable noir où, de sa belle écriture tout en hauteur, elle a jeté pêle-mêle pensées, recettes, titres de livres et de films, notes d’un cours de couture et plans de réunion.
« Fais le bien et fais-en le plus possible », puis-je y lire. Et toutes ces bribes de sagesse : « La vie, c’est un mystère de communion », « Sollicitude en acte pour les besoins de l’autre », « Mon conjoint, c’est un être inachevé ; s’aimer, c’est favoriser la croissance totale de l’autre ». Et puis : « On élève des enfants pour les remettre à eux-mêmes ». Et cette phrase surprenante sous sa plume : « Caresse Tendresse : ne faites pas de votre conjoint un mendiant. »
Puis oh ! surprise ! Entre deux pages écrites par maman, une autre où court l’écriture pressée, brouillonne de papa, toute penchée en avant : une simple liste, en fait, des noms suivis d’un montant versé par chacun. Un compte-rendu de réunion sans doute… Était-il le trésorier du groupe ? Tout au bas de la page, une addition dont le total est 391$.
Quand il s’agit des disparus, chaque détail veut trouver son sens.
Au moment où je referme le petit carnet noir, je trouve sur la table près de laquelle je m’étais assise pour lire, une mini feuille volante qui s’en est échappée. Et là, ces phrases écrites par maman : « Rien n’est impossible. Il n’y a pas d’impossible ! Tout est possible. Ne soyez pas faibles ! N’ayez peur de personne. En nous habite le mot sacré, le mot merveilleux, le mot tout-puissant : le Possible ! Tout est possible si votre foi est aussi grande qu’un grain de moutarde. »
Je me lève les yeux pleins d’eau et, à travers le brouillard de mes larmes, je cherche à tâtons une boîte de mouchoirs parmi le fouillis de cartons à demi pleins qui jonchent le sol, les comptoirs et la grande table de la salle à manger. Pas moyen de mettre la main dessus ! Je me replie vers la salle de bain où j’arrache quelques longueurs de papier de toilette dans lesquelles je me mouche sans bruit après m’être essuyé les yeux.
Possible de remettre à flot une barque qui prend l’eau ? Possible de poursuivre le périple avec un partenaire qui rame chaque fois en sens contraire ?
Ce sont des torrents qui se précipitent maintenant hors de moi et menacent de renverser les digues. Les écluses ne tiennent plus. Je titube jusqu’au grand lit de ma mère, où je me jette ventre premier pour étouffer mes sanglots dans l’oreiller imprégné de son odeur à elle. Et là, je chavire tout à fait. Des souvenirs de ses sanglots refluent soudain et me transportent à cette époque où, pelotonnée dans mon lit d’ado, je l’entendais pleurer dans leur chambre d’en dessous, pleurer elle aussi un mariage en ruines, un époux infidèle parti, un soir encore, courir on ne sait où. Combien alors j’aurais voulu, de toutes mes forces, savoir comment sortir de moi, comment transcender cette barrière qui obstruait, infranchissable, mon chemin vers les autres. Descendre ce maudit escalier qui me séparait d’elle et aller la prendre dans mes bras pour la consoler. Mais Lili l’asperge ne savait pas faire ces choses-là. Elle ne savait que se haïr d’être incapable de bouger du lit rassurant qui l’accueillait sans jugement, qui berçait ses anxiétés, ses revers, ses déceptions… ses peurs irraisonnées.
[i] Note de l’auteure : Curieux, tout de même, parce qu’aujourd’hui, trente-cinq ans plus tard, j’habite une minimaison au toit rouge abritée sous un grand arbre, au bout d’un petit chemin de campagne. Et parce que mon deuxième lieu préféré au monde, tout près de mon habitation, est une petite chapelle de bois toute blanche avec des fenêtres à carreaux exactement semblables à celles peintes par ma mère sur cette fameuse toile bien avant que cette chapelle n’existe. Prémonition ? Et le plus curieux, c’est que je n’ai pris conscience de ces ressemblances qu’il y a deux ou trois ans, en me préparant à écrire ces lignes.