Les lettres de Paul

Travail biblique – Par Jean Beauchemin, le15 septembre 2007

Parmi les écrits bibliques, peu d’auteurs peuvent prétendre avoir influencé leurs contemporains autant que celui désigné comme l’apôtre des païens, Paul de Tarse.  Il fut d’une telle importance dans le développement du christianisme que quelques uns de ses écrits auraient été repris et modifiés afin de faire valoir certaines opinions d’auteurs parfois plus soucieux de faire connaître leurs propres idées que de transmettre celles de leur maître à penser.  Les écrits pauliniens ont donc fait l’objet de nombreuses études exégétiques afin de vérifier ce qui serait susceptible d’y avoir été modifié.

Parmi les lettres de l’apôtre, la première lettre aux Thessaloniciens posa – et pose encore pour certains – des difficultés, particulièrement au chapitre 2, versets 14-16, où l’auteur critique avec une extrême sévérité les Juifs de Judée.  Alors que l’épître est composé sur des teintes de douceur et de louange, qu’est-ce qui justifie un ton soudain si hargneux?  Ce passage est-il bien du même auteur que le reste du texte?  Voilà la question qui se pose inévitablement à la lecture critique de la première épître aux Thessaloniciens.

La lettre a-t-elle été écrite avant ou après les réprimandes des apôtres Pierre et Jacques sur l’accès des païens à la rédemption?  La fin du verset 16 de la lettre: « elle est tombée sur eux, la colère pour en finir », fait-elle allusion à la destruction du temple et de Jérusalem par Rome en 70 de notre ère?  C’était quelques unes des questions qui me venaient à l’esprit à la lecture de ce passage du texte.  Est-ce que cet évènement était antérieur ou postérieur à la composition de l’épître?  S’il s’avérait qu’il était antérieur, ce serait là un indicateur valable que 1Th aurait été modifié par les successeurs de Paul.  S’il fallait au contraire conclure que la destruction du temple était postérieure à la rédaction de cette lettre, à quoi réfère ce sentiment de colère et de quasi vengeance de l’apôtre?

Pour trouver la réponse, les exégètes ont étudié quelle était la personnalité de Paul, ce que l’on sait de l’homme, de son vécu, de son caractère.  Quel était son style d’écriture, en comparant ce passage à d’autres écrits qui lui sont attribué? À qui s’adressait-il et quelles pouvaient être les raisons qui auraient motivé ce ton de condamnation?   Pour finalement trouver la réponse à cette fameuse question: pourquoi ce ton de condamnation si sévère envers le peuple de l’Alliance, son peuple.

Qui était ce Paul de Tarse?  Il est né à Tarse entre l’an 5 et l’an 15 de notre ère.  Il était lui-même pharisien et, comme ses contemporains, pratiquait la loi mosaïque avec foi et zèle.  Il est identifié à Saul, des Actes des Apôtres, qui aurait participé à la lapidation d’Étienne et à la persécution des chrétiens *1.  Selon Actes 9,1  Saul demande au grand prêtre la permission d’aller arrêter les chrétiens de Damas.  En route, il a des visions et se convertit au christianisme.  L’apôtre changera d’opinions, mais pas de caractère, ni de fougue!  Il restera l’homme profondément convaincu et prêt à mourir pour la cause.  Il va donc réagir et se comporter de la même manière dans les moments où ses idées se confronteront à celles des autres leaders de communautés chrétiennes.  Paul reçoit du Christ *2, confirmé par l’intermédiaire d’un disciple du nom d’Ananie la mission d’évangéliser les païens.  Il se fera un schisme dans l’Église naissante entre ceux qui croient que, sans suivre les commandements de Moïse, les païens sont appelés à la vie en Dieu au même titre que les Juifs, et ceux qui croient que les païens doivent suivre la loi mosaïque et se faire circoncire pour y accéder.  Paul devient le leader de ceux qui croient que tous les peuples sont appelés, sauvés par la grâce de Dieu et non par la pratique des règles judaïques.  Il vivra de nombreuses confrontations avec les apôtres et on peut penser que, tenant compte de sa personnalité, il ait pu parfois tenir des propos assez tranchants, provoquant ainsi l’ire de ses interlocuteurs.

Selon les études exégétiques, la première lettre aux Thessaloniciens aurait été écrite en 50 ou 51 de notre ère et constituerait la première lettre envoyée par Paul à une Église dont il est le leader.  Elle aurait été écrite de Corinthe où Paul se serait rendu après une première prédication à Thessalonique. Les exégètes ont été intrigués par certains aspects de la lettre qui se distinguent par rapport à d’autres écrits de Paul, au point où ils ont été amenés à se questionner sur l’identité de l’auteur.  La forme et le contenu diffèrent des autres épîtres de Paul en ce sens qu’il n’y a pas, dans l’adresse, de passage où Paul et ceux qui l’accompagnent sont désignés en tant qu’apôtres ou serviteurs du Christ comme il le fait dans ses autres correspondances.  On n’y trouve pas non plus un thème cher à l’apôtre et présent dans la plupart de ses lettres, soit celui de la justification par la foi; le principe qui soutient que nous sommes sauvés par pure grâce, par un don gratuit de Dieu.  Au moment d’écrire 1 Th, Paul est au début de sa croisade.  Les exégètes ont aussi fait reconnaître que l’apôtre s’attendait au retour imminent du Christ pour le jugement définitif de l’humanité.  On peut comprendre que devant l’urgence de ce qui lui paraissait imminent, Paul ait été convaincu que les opposants à la conviction qu’il avait de la volonté du Christ d’évangéliser les païens, étaient déjà condamnés, et que, de là, il croyait simplement exposer un fait.  C’est du moins ce que soutiennent, entre autres, Chantal Reyner et Michel Trémaille *3 : les opposants à la volonté de Dieu ne peuvent Lui plaire.Cette attaque est adressée non pas au peuple tout entier mais aux judaïsants seulement qui croient que le salut n’est accessible qu’à ceux qui suivent la Loi de Moïse. C’est l’opinion des deux exégètes et ils l’attestent, soutenus par un passage de la lettre aux Romains écrite plus tard et où Paul manifeste clairement son attachement au peuple d’Israël. . Reyner et Trémaille croient que lorsque Paul dit « les Juifs sont ennemis de tous les hommes », il le fait parce qu’il sent monter en lui un grand sentiment de colère face au peuple de la Révélation qui, par endurcissement, devient un obstacle au salut des autres.

À l’idée que 1 Th 2, 15-16 aurait été ajouté suite à la destruction du temple, ces auteurs soutiennent que l’idée ne s’appuit sur aucun indice littéraire, l’accepter soulèverait d’autres problèmes puisque ce passage a déjà  reçu l’approbation canonique.

Selon eux, la lettre est de Paul puisqu’elle contient les trois principes chrétiens fondamentaux que Paul défendra dans ses autres correspondances: la triade foi, charité, espérance, que l’apôtre rattache à l’action, la peine qu’on se donne et la persévérance.  Cette triade prendra une grande importance dans les écrits subséquents de Paul et donnera naissance à ce qu’on a appelé « les trois vertus théologales ».

Selon Jürgen Becker *4, dans son ouvrage « Paul l’apôtre des nations », il n’y aurait pas de changement dans la stylistique ou la structure de la lettre.  À son avis, foi-amour-espérance sont les mots-clés de sa construction et constituent le cœur de la lettre aux Thessaloniciens.  Il s’agit donc d’une lettre qui est fidèle aux idées et aux valeurs que Saint Paul défend.  Elle établit ce que l’apôtre défendra au cours de sa vie.  Mais elle est la manifestation de sa difficulté à comprendre et accepter l’incompréhension de ses frères juifs.  Cette lettre, et particulièrement les versets 13-16 du chapitre 2 manifeste les émotions que ressent l’homme inexpérimenté qu’il est, brûlant déjà du désir de convertir le monde avant le retour du Christ annoncé par ce dernier, et qui se met en colère devant le refus de ses pairs de croire à l’appel des païens.

Les principaux passages retenus pour dire que 1Th 2,13-16 ne serait pas de Paul sont : les Juifs « sont ennemis de tous les hommes », ils « mettent le comble à leur péché » et elle « est tombée sur eux la colère pour en finir ».  L’exégète Raymond E. Brown, dans son livre « Que sait-on du Nouveau Testament » traite la question sous deux aspects:

-le fait que tous les manuscrits connus de 1 Th contiennent cet extrait confirme qu’il est bien de Paul

-bien que Paul fasse mention de la colère de Dieu envers les Juifs, il reste convaincu de leur élection; mais leur élection « n’empêche pas une défaveur divine »*5  pour ceux du peuple qui se sont endurcis.  Paul semble dire ici que l’endurcissement du cœur des judaïsants suscite comme résultat la colère de Dieu.

Puisque depuis qu’on a découvert et étudié les écrits du Nouveau Testament, personne n’a trouvé de manuscrits ou de traduction où ses déclarations de Paul soient absentes,  il est vraisemblable que tous les ont crus conformes à l’original. On  reconnaissait donc à Paul une personnalité pouvant tenir de tels propos.

L’apôtre connaît les écritures; il s’exprime donc de la même manière que l’ont fait les Pères de la foi juive.  Dieu se met en colère chaque fois que l’un de ses enfants devient un empêchement à la réalisation de son avènement: voilà ce que Paul veut exprimer.  Sa compréhension d’un Dieu Père lui permet d’affirmer avec assurance que ce Père déshérite l’enfant rebelle tant qu’il ne reconnaît pas sa faute, non pas dans un esprit de vengeance ou de rage, mais dans le but de corriger, comme il est dit dans Siracide:  « As-tu des enfants?  Fais leur éducation et dès l’enfance fais leur plier l’échine. » *6

R.E. Brown, comme d’autres exégètes, est convaincu que Saint Paul s’exprime sur ce ton pour signifier que la conséquence finale de la résistance des judaïsants à la pleine communion avec les Païens incirconcis est la désapprobation de Dieu, « Sa colère ».  Mais Dieu aime son peuple et Paul le sait.  C’est ce que l’apôtre confirme spécialement dans ce passage: « Tout Israël sera sauvé ». *7   Toujours selon Brown, cela s’oppose à l’idée que des contemporains de Paul se soient servis de la crédibilité de l’apôtre pour défendre un concept véhiculé chez les Païens disant que les Juifs étaient loin du salut.

Plusieurs exégètes sont d’avis que les évènements qui ont précédé la composition de la lettre ont été déterminants quant au ton sur lequel elle a été écrite.  D’après Jorge S. Bosch, au moment d’écrire sa lettre, l’apôtre ne semble pas avoir pris pleinement conscience du message qu’il doit livrer, puisqu’on n’y trouve pas de passage où Paul se justifie par le « caractère extraordinaire de sa vocation » *8 comme on en trouve dans ses autres lettres.  Il s’agit donc d’un nouveau converti qui, après avoir été approuvé et appuyé par les apôtres et responsables des Églises se voit mis à l’index par ceux-ci.  En effet, Paul écrit la lettre alors qu’il a été chassé de Thessalonique par la communauté juive qui condamne son enseignement.  D’abord expulsé de Thessalonique et ensuite de Bérée, il passe à Athènes où son discours est tourné en ridicule, puis se rend à Corinthe d’où il écrit sa lettre.  C’est un homme blessé qui ne comprend pas la réaction de ses pairs.  Il leur parle donc de la même manière que l’ont fait les prophètes de l’histoire juive.  Paul

ne laisse pas de doute sur la perception et le jugement que Dieu porte envers ceux qui, après avoir été témoins de la conversion de l’apôtre et de l’impact de ses enseignements sur les communautés païennes, rejettent ce que Dieu lui-même agrée.

En définitive, la lettre est conforme par son style et sa forme aux autres écrits de l’apôtre exception faite de son introduction, où Paul ne fait pas allusion à son statut d’apôtre. On y retrouve aussi un thème qui lui est rattaché et qu’il reprendra dans ses écrits postérieurs, les trois vertus théologales: foi- amour- espérance.

Saint-Paul avait une personnalité capable d’affirmer ses convictions avec une étonnante assurance. Il l’avait démontré du temps où il défendait le judaïsme et il continue d’agir de la même façon après sa rencontre avec le Christ et son envoi en mission chez les Païens. Il est prêt à donner sa vie pour la cause. Il tiendra tête aux apôtres, aux autorités juives, aux chefs d’Églises mais ne cèdera rien quant à sa certitude que les Païens n’ont ni l’obligation de suivre la Loi de Moïse ni celle de se faire circoncire. La première lettre aux Thessaloniciens est écrite au début de son apostolat; Paul est novice.  Devant l’opposition de ses frères et ce qu’il comprend comme l’urgence de la situation, il n’a pas le choix: il dénonce avec véhémence l’attitude de ces derniers mais restera profondément attaché au peuple de l’Alliance.

Ni le moment où elle fut écrite pas plus que l’hypothèse qu’elle fut rédigée par des contemporains de Saint-Paul ne peuvent faire contrepoids à tous les autres arguments en faveur d’une rédaction paulienne. S’il en était autrement, Paul l’apôtre des Païens ne serait plus tout à fait lui-même.

 

BIBLIOGRAPHIE

  • 1 : Actes des apôtres, 7,55- 8,3
  • 2 : Actes des apôtres, 9,15
  • 3 : 1 Thessaloniciens, 2,15
  • 4 : BECKER, Jürgen, Paul, « L’apôtre des nations », Paris/Montréal, Cerf/Médiaspaul, 1995
  • 5 : BROWN,  Raymond, Que sait-on du Nouveau Testament? Bayard, 2000  p.506
  • 6 : Siracide, 7, 23
  • 7 : Romains, 11,25-26
  • 8 : SANCHEZ-BOSCH, Jorge, New Testament studies, CambridgeUniversity, 1991 p.338

-Les extraits de la Bible sont tirés de: La Bible de Jérusalem, Desclée De Brouwer,      Paris, 1975

Examen-maison: 17 / 20

Examen final: 34.25 / 40

 

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