Pour une morale de liberté

Par Johane Filiatrault

Le comité de théologie de l’Assemblée des évêques du Québec propose d’excellentes pistes de réponse à cette question dans son fascicule « Pour un renouveau de l’interpellation morale ». Ils parlent des pré requis à la juste construction du sens moral : le développement de l’intériorité, la rencontre profonde de l’autre, et la célébration des mystères de la foi. Ces voies de vie mènent effectivement de façon sure à une conscience de l’amour de Dieu de plus en plus vive – et du même coup, à une découverte toujours plus saisissante de la dignité humaine. Elles conduisent par conséquent l’être profond à une sensibilité sans cesse plus fine aux subtils fléchissements de sa liberté et aux incohérences, parfois ténues, de sa volonté aimante – inclinaisons qu’on a coutume d’appeler « sens moral », mais qu’on gagnerait peut être à renommer… (« sens de l’altérité » étant ma suggestion, parce que la qualité du lien à l’autre (comme  à l’Autre) est justement le but de l’exercice moral).

Donnez le goût de l’intériorité, permettre la rencontre profonde de l’autre et faire la démonstration que la voie de la foi est une voie sure de bonheur, devraient donc être les objectifs majeurs de l’éducation morale chrétienne. Si on arrive effectivement à faire mettre en pratique ces trois attitudes fondamentales, on verra dès lors fleurir partout une riche moisson de justice, et de justesse.

Comment et où faire vivre ces expériences fondamentales sinon d’abord dans la famille? Tout être sensé, équilibré et heureux développera le goût de transmettre à ses enfants les voies de vie qu’il aura lui-même expérimentées. Entre autres, un parent pourra développer le goût de l’intériorité chez son enfant en lui donnant l’exemple de la lecture – et d’abord en lui lisant, tout petit, des histoires : la lecture est un connecteur très fort et concret sur l’intériorité ; plusieurs types de musique également – écoutées ou, mieux, jouées – ont un pouvoir de connexion sur l’intérieur de l’être. Les échanges profonds avec l’enfant – surtout à partir des  questions qu’il pose – sont un lieu privilégié de connexion  sur son intérieur, mais aussi l’occasion, pour le petit, d’une rencontre de l’autre riche et formatrice. L’éveil au Beau (l’éveil à la contemplation de la beauté offerte par la nature et les divers talents humains) sera également un lieu privilégié de connexion, par la contemplation de la nature, par la pratique de l’art sous toutes ses formes, par la proximité du monde animal et végétal, etc.

Bien sûr, afin de rendre possible la foi chez l’enfant – la foi chrétienne ultimement, mais, à tout le moins, la tout à fait nécessaire foi en l’autre et en la bonté de la vie – les parents ont le fondamental devoir de cohérence, et quel défi! Aimer authentiquement, agir en fonction des valeurs qu’on prône, et se relever sans cesse quand on tombe, est la tâche de toute une vie : ces attitudes du parent amèneront l’enfant à se respecter profondément, à respecter l’autre – et tout d’abord son parent – et à faire confiance.

Pour ce qui est de l’aspect plus spécifique de foi en Dieu, le parent croyant devrait saisir toute occasion de prier avec l’enfant, quand celui-ci est ouvert à le faire : le soir avant de dormir et dans les temps d’épreuve, particulièrement. Les parents chrétiens prêcheront aussi par l’exemple en prenant plaisir à rendre grâce avant les repas familiaux et en se nourrissant eux-mêmes d’une vie de prière sincère et intense dans l’intimité d’un lieu de prière familial bien aménagé, si possible, ou dans une église. Ils mettront également leurs enfants en contact avec la Révélation des Écritures et des témoins de la foi, tenant en grande estime et révérence la Parole de Dieu et l’enseignement des saints, y modelant leur conduite et cherchant par tous les moyens à les faire découvrir et aimer de leurs enfants.

Ai-je à dire que, pour le parent, la formation de la conscience morale de son enfant passe nécessairement aussi par des centaines de répétitions de maximes, de conseils, de consignes, de proverbes, de recommandations… Et, pour que ses enseignements portent du fruit – dans le jeune âge de l’enfant (2-3 ans) – il se doit, assez régulièrement, de passer de la parole aux actes : ses leçons de vie seront étayées d’une discipline concrète, pas seulement verbale, qui gagnera parfois à utiliser quelques tapes sur les doigts ou sur les fesses, de façon opportune et parcimonieuse, afin de faire sortir l’enfant de ses tendances à la rébellion. Il est de la responsabilité du parent de le détourner très tôt du mal en lui faisant expérimenter les pénibles conséquences de la désobéissance. De fait, tout est là : pour pouvoir apprendre à vivre en harmonie avec sa conscience, l’enfant doit d’abord apprendre le plaisir de l’obéissance; il goûtera ce plaisir dans les félicitations du parent lorsqu’il agit bien, et associera vite la notion de bien avec celle de plaisir, et la notion de mal avec celle de déplaisir. Il prendra vite plaisir à faire la joie de ses parents et, du même coup, la sienne propre, et cherchera ainsi à corriger ses penchants mauvais. Surtout, toujours lui pardonner gracieusement, dès qu’il fait sincèrement amende honorable!!! Dès que l’enfant est capable de raison, on devrait passer à des conséquences autres, telles que la mise en isolement (qui permet de prendre du recul et de s’amender), ou la privation momentanée de telle ou telle activité plaisante.

Inculquer une telle discipline à l’enfant, c’est l’aimer profondément; plus encore, c’est lui faire vivre son baptême en le faisant intelligemment et volontairement entrer dans la mort pour trouver la vie. N’est-ce pas là le fondement de l’enseignement chrétien? L’enfant expérimente ainsi chaque fois que, mourir à lui-même et à ses caprices, le font entrer dans une communion retrouvée avec le parent qu’il aime ou avec ses frères et sœurs; il goûte aussi un élan de fierté envers lui-même : toutes choses bonnes à vivre, et plus plaisantes que le plaisir d’être son propre maître – parce que porteuses de joie et d’harmonie. L’enfant ainsi éduqué pourra progressivement passer de l’instinctivité animale à un état de conscience aimante nouvelle, seule digne de l’être humain enfant de Dieu. Encore faut-il que le parent ait le courage et la patience de laisser grandir ensemble en son enfant le bon grain et l’ivraie : le parent ultra religieux ou très exigeant ou narcissique aura tendance à vouloir « polir » l’enfant, afin que tout paraisse bien à l’extérieur et qu’il puisse en tirer fierté. Éduquer tout en laissant l’enfant être lui-même avec son caractère propre et ses limites demande un doigté tout à fait exceptionnel, fruit de l’Esprit Saint!

Je cède à l’envie de partager un peu de notre histoire familiale…Vers l’âge de 11 à 15 ans, 5 de nos 6 enfants ont eu à goûter à une discipline de mon cru, soit à cause d’une habitude de mensonge que nous n’arrivions pas à corriger, soit pour des dénigrements ou des prises de bec fratricides à répétition. À bout de patience et d’imagination, après avoir tout essayé, nous avons isolé le ou les coupables dans leur chambre pour 24 heures, n’ayant droit d’en sortir que pour la salle de bain, une marche silencieuse à l’extérieur ou pour aller rendre un service à quelqu’un. Nous leur apportions les repas dans leur chambre et ils ne pouvaient écouter que de la musique douce. Je leur donnais, à répondre par écrit, quelques questions les obligeant à un examen de conscience; ils devaient chercher des réponses dans la Bible, qui leur était donnée comme livre de référence, avec des passages précis à lire (selon leur cas!).

La recette est tellement efficace que j’en ai été moi-même renversée : un changement radical et durable s’est produit dans les 5 cas, preuve pour moi que la Parole de Dieu et l’intériorité sont les moyens suprêmes pour éduquer la conscience morale. Mais l’éducation morale ne se limite bien sûr pas au domaine familial; elle doit être complétée par un solide enseignement dispensé aux jeunes dans tous les contextes possibles. Objectif : permettre la rencontre avec Dieu, éduquer à l’amour, et enseigner à être courageusement fidèle à sa conscience, en toutes circonstances; spiritualiser l’être, en définitive. Pour ma part, j’ai une telle foi en l’Eucharistie et une telle expérience de la grâce qui en découle, que je suis une inconditionnelle de sa nécessité pour ouvrir les cœurs à Dieu. Elle devrait être présente régulièrement dans les familles et les groupes de croissance des jeunes : c’est là, dans leur contexte naturel, qu’elle peut porter tout son fruit et connecter à Dieu. D’où la nécessité de rendre accessible le sacerdoce à tous les appelé(e)s afin de renverser le mouvement actuel qui mène à la disparition rapide du Saint Sacrifice. Voilà la cause que Jean et moi défendront sans cesse; voilà la cause de notre dissidence.

Donc, il faut des prêtres partout pour que Dieu puisse se rendre présent à tous, au cœur même de leur vie, et non pas restrictivement dans un contexte paroissial plaqué, ne correspondant plus au groupement (aux groupes) naturel des personnes. Pour notre part, nous expérimentons depuis deux ans une formule de stage d’été pour les 7 à 14 ans, un stage médiéval où les jeunes se transforment pour un mois en artisans d’autrefois pour découvrir la poterie, la haute-lisse, la fabrication des chandelles, la charpenterie, etc.; et en chevaliers au service de leur Roi pour développer leur esprit de don de soi, d’entraide, de courage et pour grandir spirituellement par la méditation quotidienne, l’Eucharistie hebdomadaire et des enseignements fondamentaux sur la connaissance de soi et de Dieu, la vie des saints et le sens de l’existence.

Selon mon expérience personnelle avec les jeunes, une des choses les plus importantes à leur enseigner concerne la destinée éternelle de l’être humain. Quel tort on fait à la jeunesse en ne l’ouvrant pas à cette dimension ultime! Une mère désespérée m’avait emmené son fils d’une douzaine d’années qui se comportait très mal et qu’elle n’arrivait plus à maîtriser. Quelques temps auparavant, le père du jeune garçon s’était ôté la vie par pendaison en précisant par lettre qu’il le faisait pour se venger de sa femme (la mère du jeune) qui l’avait laissé. On peut comprendre qu’une telle ultime violence ait pu troubler l’enfant et que les psy n’arrivent pas à dénouer son angoisse. Je me suis assise avec lui seule à seul et je lui ai tout simplement demandé ce qui était arrivé à son père après sa mort, selon lui. Comme il n’avait pas de réponse là-dessus, je lui ai parlé de l’enseignement de Jésus sur l’au-delà et je lui ai raconté quelques unes des expériences mystiques de Maria Simma avec les âmes du purgatoire. Je lui ai dit qu’il pouvait aider son père à retrouver la paix en lui pardonnant, en pardonnant également à sa mère et en priant pour eux, et que c’est ainsi que lui-même retrouverait la paix et l’équilibre de vie (il se disputait beaucoup avec sa sœur). L’ayant revu avec sa mère quelque temps plus tard, je peux dire qu’effectivement, le jeune avait repris la voie de l’équilibre.

Je crois profondément que dès que l’être humain découvre la bonté de Dieu et se remet à Lui dans la confiance, toute sa vie s’harmonise et il devient aimant, de plus en plus. Je lisais hier dans le psautier ce passage de Jean 14 verset 15 : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements », passage que j’avais toujours compris de la même façon : agir selon les commandements de Dieu est une façon de lui prouver que nous l’aimons, une manière de vérifier si notre amour pour lui est sincère. Mais, hier, j’ai été frappée de comprendre ce passage tout autrement : si j’aime Dieu, si je me rapproche intimement de Lui, je deviendrai, ipso facto, capable de vivre fidèlement ses commandements, parce que j’aurai dès lors envie d’aimer comme Lui. Faire aimer Dieu est donc la seule façon efficace de « former moralement » la conscience : tout comme l’enfant a le goût de bien agir pour plaire aux parents qu’il aime, le jeune ou l’adulte « ouvert » alignera spontanément sa conduite dans le sens du plus grand amour dès qu’il aura touché la bonté de Dieu. Et la grâce de Dieu le rendra progressivement capable d’agir selon le plus grand amour, qu’il vise désormais. Toute autre fidélité à une morale extérieure et apprise n’est que placage et polissage, qui peut toujours convenir pour garder l’ordre social chez ceux qui auront eu une enfance relativement sereine, mais qui ne viendra jamais à bout des êtres blessés et révoltés qui pulluleront toujours davantage au fur et à mesure que ceux qui se disent représentants de Dieu (laïcs ou clercs) s’attarderont à un légalisme étroit et scrupuleux dont, notamment, actuellement, l’institution catholique romaine se fait la championne, de façon navrante. On n’a qu’à se rappeler l’épisode lamentable de l’an dernier : celui de la petite fille de neuf ans dont la mère a été menacée d’excommunication pour avoir suffisamment aimé son enfant pour vouloir la libérer de ce que la démence du beau-père et de l’institution catholique voulaient lui imposer. « Vous, enseigneurs de tora, vous êtes malheureux! Parce que vous chargez les êtres de pesants fardeaux à porter; mais vous-mêmes ne touchez pas à ces charges, fût-ce d’un seul de vos doigts. » Luc 11, 46 (Version Chouraqui)

Comment l’Église aimée qui a su produire la perle qu’est Vatican II peut-elle s’enfoncer maintenant dans une telle étroitesse de vue, si fortement indigne du Christ qui n’a rien dénoncé davantage que le légalisme et le rationalisme? Dans ce cas, on avait le choix entre faire mourir deux enfants (les embryons jumeaux) ou une troisième enfant (la trop jeune ‘mère’ violée). N’était-ce pas miséricorde et justice de libérer la troisième enfant de la mort psychique et spirituelle, infiniment plus grave selon Jésus que la mort physique, qu’on dut traverser les embryons pour libérer leur mère d’un fardeau beaucoup trop lourd pour elle? N’est ce pas pour eux vertu héroïque de sacrifier leur vie pour celle de leur mère et n’y trouveront t’ils pas une joie éternelle, puisque la vie du corps n’est rien en comparaison du prix de l’éternité? « Ne craignez rien de ceux qui peuvent tuer le corps, mais ne peuvent tuer l’âme; craignez plutôt Celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps.» (Mt 10,29)

Je trouve personnellement très réducteur le confinement de la morale au strict décalogue, parce que le décalogue n’est, somme toute, qu’une loi naturelle, dictée à l’être humain par sa nature incarnée, c’est-à-dire par son instinct naturel à préserver la vie, qui est son prolongement sur la terre, à protéger ses acquis, dont il dépend pour sa survie, et à conserver les liens au groupe, qui sont gages de sa sécurité. Jésus, dans son enseignement, est allé infiniment plus loin : « Je vous donne un commandement nouveau : vous aimer les uns les autres; comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. » Comme Il a placé haute la barre! Infiniment plus que ne l’avait fait le décalogue… parce que jamais personne ne pourra dire « J’ai parfaitement aimé » ou même « J’ai suffisamment aimé », alors que le jeune homme riche, lui, pouvait en toute sincérité et en toute bonne conscience, dire qu’il était fidèle à la loi et qu’il l’accomplissait bien depuis sa jeunesse. Nul homme ou femme d’aujourd’hui, connaissant le Christ, ne peut ainsi se reposer dans un juste sentiment du devoir accompli, puisque aimer parfaitement comme Lui ait tout à fait humainement impossible. Et c’est bien là ce qu’il voulait précisément que nous comprenions! Il voulait nous laisser pour unique repos… SA DOUCE MISÉRICORDE! Il nous enlève ainsi le fardeau de la rigidité que connaissent ceux qui pratiquent une loi extérieure – fut-ce le décalogue. Il nous fait entrer dans une liberté TOTALE.

Il y a plusieurs cas où « tuer le corps » de quelqu’un, c’est donner la vie de l’âme à quelqu’un, et en ces cas là, un fidèle du Christ, au nom même de la fidélité à son maître, devrait choisir la vie de l’âme, au détriment de la vie du corps, aussi déchirante soit cette inconfortable position qui s’oppose – en apparence – à la loi mosaïque. En apparence seulement, puisque « tuer » pour donner la vie de l’âme n’est pas un meurtre mais un acte de GRAND AMOUR LIBRE POSÉ PAR UN ÊTRE VRAIMENT LIBRE : « Et je vis des trônes; et à ceux qui s’y assirent fut donné le pouvoir de juger » Ap 20,4                 « Vous qui m’avez suivi, vous serez de même assis sur douze trônes, et vous jugerez» Mt 19,28.    N’EST-IL PAS VRAI QUE SUIVRE LA LOI MOSAÏQUE N’EXIGEAIT PAS UN GRAND DISCERNEMENT MAIS QUE LA LOI NOUVELLE D’AMOUR EXIGE UN CONSTANT DISCERNEMENT, ET PLUS EST, UN DISCERNEMENT D’UNE FINESSE INFINIE, QUE SEUL PEUT INSPIRER UN AMOUR INFINI, CELUI DU CHRIST?  Ici encore, seul l’être qui se remet entièrement à l’Esprit Saint peut exercer un tel jugement de Dieu – le seul esprit religieux (ou esprit de religion), qu’il soit chrétien ou autre, ne peut arriver à une telle élévation de jugement : voilà en quoi les institutions chrétiennes plafonnent en se proposant de former la conscience morale. Seul Dieu en effet peut donner son Esprit Saint et faire d’un être humain, aveuglé par le péché, un tel juge rempli de Sa lumière. Le rôle d’EKKLESIA est de favoriser, humblement et gratuitement, la rencontre entre l’être humain et son Dieu.

Mais revenons-en aux nombreux cas de conscience qui semblent transgresser la loi mosaîque. J’en citerai quatre, toujours en référence à ma propre conscience, puisque c’est la seule dont je puisse clairement analyser les inflexions. Reprenons d’abord le cas du prêtre qui a laissé une jeune fille être assassinée sous ses yeux afin de ne pas avoir à mentir et à porter de faux témoignage. Peut-être que, dans sa conscience, une telle décision était justifiable, mais il est pour moi tout à fait clair que, dans la mienne, un pareil choix m’aurait poursuivi jusqu’en éternité. Je pense que mentir sous les menaces et porter un faux témoignage contre un homme de Dieu – l’évêque – qui de toute manière a déjà offert sa vie pour le Christ en devenant prêtre, est infiniment moins grave que de donner la mort par ma faute à une jeune femme – qui meurt atrocement – peut-être dans le désespoir – en interprétant possiblement qu’elle meurt à cause de la lâcheté d’un « serviteur de Dieu » qui veut sauver l’institution qu’il sert. Ici, la vie d’une âme, qui n’avait pas nécessairement choisi le martyr, a été sacrifiée au nom de la loi, et jamais on ne me fera trouver cela juste et bon.  Pour ce qui est du faux témoignage, il aurait toujours pu se rétracter plus tard en expliquant que ses aveux avaient été obtenus sous la menace; mais le salut de l’âme de cette jeune femme, il ne pouvait plus du tout le rattraper!

Les trois autres témoignages me concernent personnellement et engagent tout à fait ma conscience. Ayant été victime d’un viol (par mon ex-conjoint), j’ai librement choisi de prendre la pilule du lendemain, et ce geste de liberté m’a profondément libérée de la colère sans nom que je ressentais face à mon agresseur. Je n’aurais pas pu aimer dignement, comme il l’aurait mérité, l’éventuel enfant né d’une telle désunion : je n’en avais ni le désir ni la capacité psychologique, étant particulièrement vulnérable à cette époque. Quinze ans plus tard, je me sens toujours face à ce choix infiniment sereine et immensément reconnaissante envers notre système social et médical qui m’a dignement offert une telle libération, gratuitement. Même reconnaissance envers le même système qui m’a offert la ligature des trompes que je souhaitais ardemment après la naissance de ma 7e enfant : cette intervention chirurgicale mineure me permet de vivre avec l’homme que j’aime une sexualité heureuse et épanouissante, et permet au trop plein de notre amour de rejaillir sur nos enfants, pour leur bonheur, et sur tout notre entourage. Notre couple devient ainsi infiniment plus fécond grâce à cette intervention « stérilisante » : nous avons choisi de donner spirituellement la vie désormais, parce que je ne me sentais plus la force physique d’enfanter, ni la force psychologique de guider d’autres petites enfances.

Dernier exemple : si je venais à être atteinte d’Alzheimer, j’ai demandé à mon entourage de m’euthanasier au moment où je ne reconnaîtrais plus les miens et où donc je deviendrais incapable de les aimer. Je considère que ma vie vaut seulement l’amour que je donne et que si je deviens incapable d’aimer à cause d’un corps de misère, mon entourage ferait preuve envers moi d’amour en me faisant dignement rejoindre dans l’éternité Celui que mon cœur aime. Là, dans l’éternité, je pourrais ardemment poursuivre l’œuvre d’amour que j’essaie d’amorcer sur la terre. La dignité humaine est dans la vie de l’âme, et si, par miséricorde, on peut achever un cheval dont on prend pitié, je souhaite qu’on me respecte assez pour m’accorder une telle miséricorde, plutôt que de me laisser mourir dix ou quinze ans sur la terre, loin de mes amours et de mon Dieu.

J’espère avoir suffisamment éduqué mes enfants à la liberté de conscience, et donc à la liberté de l’amour, pour qu’ils soient capable d’une telle liberté aimante face à moi, si cette maladie – la seule que je crains – venait un jour à me frapper.

Travail présenté dans le cadre du cours   THÉOLOGIE 1002 L’AGIR CHRÉTIEN  Université Laval, Québec

(Question ayant dirigé ce travail :                                                                                            À votre avis et compte tenu de ce que vous avez compris de la morale chrétienne, quels devraient être les objectifs majeurs et les lieux privilégiés de l’éducation morale chrétienne?  Justifiez chaque élément de votre réponse.)

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