Chapitre 1 – Lili l’asperge

Quand j’étais toute mini sur les bancs de l’école primaire de mon village, aucune ombre ne planait encore sur mes épaules de petite souris.

De cette époque, je me rappelle un austère bâtiment de briques à trois étages entouré d’une cour d’asphalte qu’encadrait une haute clôture grillagée : rien pour inspirer la poésie à toute la brochette d’enfants qui s’y pressaient – pour la plupart impatients d’en sortir. Je revois les larges escaliers et corridors qui menaient aux classes bien éclairées où on nous inculquait le savoir ; larges escaliers qui descendaient aussi, hélas ! au sous-sol honni où se tenaient les récréations les jours de pluie : lieu hautement hostile pour moi, car il s’emplissait de cris tonitruants et schlinguait d’une horrible odeur de banane trop mûre émanant des boîtes à goûter de certains camarades de classe. Pauvres eux ! Une odeur qui me soulevait le cœur et me coupait définitivement l’appétit – mais pas la faim de savoir, heureusement.

Cette cave sombre, dont les fenêtres étaient grillagées comme celles des prisons, devenait le lieu de torture quotidienne pour les malheureux élèves qui devaient faire la queue aux éviers à buvettes pour recevoir l’abominable gélule d’huile de foie de morue, puis essayer de l’avaler sans vomir. C’était là le prix à payer pour que toute une génération de petits poucets grandisse en santé dans la grande et belle province de Québec, avait décrété Monsieur le ministre de l’Éducation de l’époque, celui qui portait le nom d’un oiseau rouge et qui en avait fait voir de toutes les couleurs aux infortunées enseignantes obligées de superviser cette fatale ingurgitation pour éviter que les plus récalcitrants n’enfournent plutôt la fameuse vitamine dans le fond de leurs poches.

Des six années passées dans ce havre d’instruction qui portait le nom de ma sainte patronne, Jeanne d’Arc l’intrépide et jouxtait la rue du même nom, l’objet dont je me souviens surtout est le fameux premier livre de lecture que j’y ai reçu et qui est vite devenu le centre de mon univers. L’héroïne de ce fascicule se nommait Lili, et s’y trouvait aussi Trotte-menu, la petite souris espiègle.

Lili, c’était moi. Je voulais être Lili. J’étais Lili. Elle m’entraînait dans un monde fantastique : l’imaginaire littéraire, et j’y plongeais avec délice. Décrypter des symboles qui, jusque-là, demeuraient pour moi des mystères était un jeu fascinant, et jouer avec les mots me semblait bien plus amusant que de participer aux divertissements que les copains et copines de classe affectionnaient, dans la cour d’école, aux récréations. Courir pour attraper un ballon – ou pour ne pas être attrapée par ce fameux ballon chasseur : quelle perte de temps, quelle activité casse-pied ! L’horreur. Toujours la dernière « choisie » quand venait le temps de former les équipes, personne ne voulait de la toute menue Lili l’asperge. Et si elle avait pu disparaître d’un coup de baguette magique, aspirée par un vortex salvifique qui l’aurait ramenée illico dans la zone sécuritaire qu’était la classe de Mme La Fée, Lili aurait béni le Ciel trois fois.

Une seule fois, Lili s’est prise d’amitié pour le ballon : la fois où elle l’a violemment reçu sur la tête au point d’en tomber dans les pommes. Toute la cour d’école s’est alors rassemblée autour d’elle, désolée, inquiète, mais Lili allait mieux – pas sa caboche, non, pas son estomac non plus, puisqu’il menaçait de rendre son diner. Elle voyait des étoiles, certes, mais elle se félicitait surtout que les surveillantes l’aient portée dans la grande salle, le temps qu’elle reprenne ses esprits : elle avait échappé à la cour d’école. Bon, ça n’a duré que ce jour-là, mais ce ballon qui l’avait abattue avait permis pour la première fois à Lili de se sentir exister dans ce haut lieu de l’ABC du savoir au lieu de se confondre avec les murs et de chercher à s’y confondre du mieux qu’elle pouvait.

Lili détestait en effet que l’attention du groupe se porte sur elle, au point de ne jamais lever la main pour clamer les réponses demandées par l’enseignante, réponses qu’elle connaissait pourtant très bien. Elle évitait aussi de se lever pour aller tailler son crayon à l’aiguisoir vissé près du tableau vert, à l’avant de la classe. Elle abominait être regardée par trop d’yeux curieux. Elle n’était pourtant ni difforme ni vilaine à regarder et n’avait droit à aucune remarque méchante de ses camarades concernant son apparence. C’était autre chose qui la faisait fuir les yeux des gens. Quoi ? Elle ne savait le dire. Elle aurait été la plus heureuse des enfants si elle avait pu absorber tout ce savoir dont elle avait faim sans jamais avoir à se trouver parmi toutes ces petites personnes cordées en rang d’oignons à leurs pupitres de bois tous pareils les uns aux autres.    

Le pire, cependant, restait à venir : c’est quand il lui a fallu un jour s’astreindre aux fameux exposés oraux – la fin du monde pour elle. Vaincue d’avance par le côlon irritable, le sommeil sans cesse perturbé, l’anxiété et une gêne excessive, elle perdait tous ses moyens dès qu’elle faisait face aux vingt-cinq visages ronds qui la scrutaient, attentifs ou ayant l’air de l’être. Et c’est un tout petit filet de voix difficilement audible qui parvenait à franchir la barrière de ses lèvres, ses idées se mêlant soudain aussi sûrement que des billes ballotées dans un boulier de loto. Le calvaire. Que dire d’intelligent dans un pareil contexte ? Même à douze ou quinze ans, elle n’y parviendrait pas. Un combat perdu d’avance. Mais pourquoi alors les profs lui octroyaient-ils chaque fois bien plus que la note de passage ? Sur la base de la qualité du travail écrit qui accompagnait obligatoirement l’oral sans doute. Ou bien avaient-ils juste pitié de Trotte-menu, la petite souris effarouchée ?

Et pourquoi les autres élèves ne se moquaient-ils jamais d’elle ? Qu’est-ce qui les retenait de l’intimider ou de se payer sa tête ? Ç’aurait été facile, pourtant, vu que Lili savait si peu se défendre. Peut-être que Lili l’asperge grandissait dans un village rempli de gentils farfadets sans malice, un village hors du temps, hors les normes… ou peut-être que Lili ressemblait elle-même à un gracieux lutin, privé de parole, mais amical… Qui sait ?

Mme la Fée, sa maîtresse de troisième année : quel bon souvenir elle en gardait ! Quand ses élèves avaient été bien sages, elle lisait en classe une histoire, un roman pour enfants dont elle poursuivait la lecture d’une semaine à l’autre, au long de l’année scolaire. Plusieurs décennies plus tard, Lili se souvenait encore de ces moments magiques qui avaient durablement marqué son imaginaire. Était-ce donc la première fois qu’on lisait pour elle une histoire ? Peut-être pas, mais chose certaine elle avait oublié les hypothétiques fois d’avant et elle ne saurait dire aujourd’hui quelles histoires cette petite grande femme leur avait lues. Quelque œuvre de la comtesse de Ségur ? Peut-être. Peu importe. C’est de l’émerveillement ressenti aux mots de Mme la Fée qu’elle se rappelait. Lili avait dès lors été tout à fait captive des livres, emportée par les histoires qui y sont racontées.

C’est Mme DeuxClochettes, son professeur de quatrième année, qui avait entretenu cette flamme vive dans le cœur et la tête de la petite Lili. La bonne dame ouvrait bénévolement chaque semaine la bibliothèque municipale, au deuxième étage de la mairie du village. Intimidée, comme de coutume, lors de sa première visite en ce lieu béni du savoir et de l’évasion, Lili avait découvert une demi-douzaine de grandes armoires de bois sur roulettes, armoires qui s’ouvraient et se refermaient elles-mêmes comme un livre et qu’on pouvait ranger de côté en dehors des heures de bibliothèque. Et chaque fois qu’elle le pouvait par la suite, elle venait fidèlement emprunter les quelques livres auxquels elle avait droit et remportait chez elle son précieux trésor : son passeport pour l’infini. Le général Dourakine, Les malheurs de Sophie, Les petites filles modèles, puis Le clan des sept et Le club des cinq et leurs multiples volumes, tout y passait, nourrissant son esprit d’images venues d’Europe – de France plus particulièrement : il n’y avait guère de littérature québécoise pour enfants à cette époque. Ces images et ces mots forgeraient en elle un indéfectible attachement aux terres et au patrimoine bâti des Vieux Pays, elle s’y sentirait toute sa vie comme en son vrai chez-elle.

On aurait certes pu dire que les autres enfants l’aimaient, cette curieuse Lili. À preuve, la fois où on l’a punie et celle où on l’a élue… on y reviendra plus tard. Mais est-ce que Lili aimait les autres enfants ? Oui, sûrement. Elle les aimait comme on aime une plante qui décore un jardin, ou comme on se réjouit d’une feuille rougie d’automne qui enchante les yeux quand elle s’agite au vent. Lili respectait et protégeait tout ce qui vit et respire. Elle abhorrait toute forme de cruauté envers bête ou bestiole, prenait autant grand soin de l’oisillon tombé du nid que de la mouche à qui on aurait arraché les ailes, n’osant déraciner une plante qu’après qu’on l’eut convaincue qu’il s’agissait d’une espèce nuisible ou envahissante. Un cœur tendre, cette Lili. Mais aimer les autres enfants et s’en faire des amis, ça aurait dû être autre chose, non ? Pour elle, les amis n’étaient ni plus ni moins que des accessoires de son monde – de son monde intérieur surtout.

Elle avait besoin d’eux pour faire tourner la corde à danser ou pour la tendre autour de leurs chevilles afin qu’elle puisse y sauter. Elle avait besoin d’eux pour figurer dans les scénarios qu’elle inventait, pour jouer à la secrétaire ou à la nonne, aménager une maison de poupée ou une maisonnette d’enfant, ou créer tout un réseau routier et villageois dans le carré de sable familial. Elle avait besoin d’eux pour lui permettre de jouer à tous ces jeux qu’elle aimait et auxquels on ne peut s’adonner seule.

Ses copains et copines de classe faisaient à ce point partie de son monde imaginaire qu’elle avait inventé une histoire de son cru dont ils étaient tous les acteurs, histoire qu’elle passait et repassait dans sa tête lors de ses longues insomnies, l’affinant et la réécrivant sans cesse, y ajoutant de nouveaux épisodes au gré de sa fantaisie. Dans ce film bien à elle, Lili avait mis en scène deux clans qui s’affrontaient : les bons et les méchants. Et c’est naturellement autour d’elle qu’elle avait regroupé les gentils, c’est-à-dire tous les enfants de sa classe qui lui plaisaient. Les autres étaient les méchants, sans voix au chapitre à propos de cette fâcheuse distribution.

Le clan des bons, très techno et ingénieux, avait sous l’inspiration de Lili construit un repaire souterrain dissimulé en pleine forêt, un lieu mirifique où ils cherchaient sans cesse de nouveaux moyens, pièges et attrapes pour contrer les manœuvres hostiles du groupe adverse – et ils étaient la plupart du temps gagnants à ce jeu du chat et de la souris. Lili s’était attribué la chefferie de son clan et elle s’affairait à ce dont une cheffe a la responsabilité : régler les inévitables différends entre les membres, encourager les troupes et stimuler l’innovation. Tout un jeu de tunnels, de sentiers à la crête des arbres et de parcours ultra-secrets se creusait dans la tête de Lili et meublaient ses nuits jusqu’à ce qu’elle arrive à dormir. Si vous aviez vu les incroyables inventions qu’un aussi petit cerveau que le sien avait pu concevoir, sûr que vous auriez été fasciné : des appareils pour voir au travers les murs, des systèmes radio pour communiquer entre les membres du clan et convoquer des réunions au repaire, des outils sophistiqués pour espionner l’adversaire, et bien d’autres gadgets encore dont j’ai oublié la fonction. Le mot d’ordre du groupe était : coopération. Et la saga des affrontements entre les deux clans était, il va sans dire, épique.

À cette époque, Lili était l’introvertie absolue, une source souterraine trépidante qui jamais ne cherchait à être vue de quiconque.

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